• Paul Morand

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    L'express de luxe Coucher-de-Soleil
    lace le pays
    d'est en ouest.
    Quinze wagons blindés,
    pareils à des sous-sols de banque
    dans lesquels circulent des nègres amidonnés,
    avec des plateaux pleins de glace,
    frères des nègres qui portent des sorbets
    sur les fresques de Tiepolo.
    Quand le train passe,
    l'on comprend tout le chagrin
    que les maisons
    ont
    à être des immeubles.
    Le wagon traverse des déserts rouges
    et des déserts blancs
    parsemés de cactus turgides
    comme des asperges de cinq mètres, cannelées,
    poilues,
    quelquefois même avec des bras.
    Il perfore des villes de zinc
    et des villes de bois
    tiré par la grande locomotive qui sonne
    la cloche.
    En entrant dans les gares
    elle a un cri de la gorge
    que Proust eût aimé,
    avec son goût pour les voix enrouées.
    Est-ce cela,
    ou ce glas,
    ou la pensée que l'automobile de l'amoureux,
    n'ayant pas vu la tête de mort du passage à niveau,
    s'est écrasée contre le chasse-pierres,
    ou simplement
    leur puissance en chevaux-vapeur
    qui donne envie de pleurer
    quand s'avancent
    les locomotives du Southern Pacific ?
    Elles ont des perles au cou ;
    des mécaniciens gantés
    les caressent.
    Les machines sont les seules femmes
    que les Américains savent rendre heureuses.

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