• LA PAROLE RETROUVÉE

     ... Fin 1940, quand ma famille évacuée en Charente est remontée à Rémelfing, je dois reconnaître que je n'avais aucune conscience des événements. Je venais d'avoir 14 ans, j'avais des frères et des sœurs, et à part la mécanique à l'Ecole professionnelle, une seule chose me passionnait, le foot.

     

    En octobre 1943, les autorités allemandes m'ont convoqué à l'Arbeitsdienst ; mais je suis franc, cela ne m'a pas choqué. Tous les copains y allaient... Alors j'ai fait comme eux !

    Ce n'était pourtant pas de l'amusement. On déblayait les morts dans le bassin de la Ruhr après les bombardements. C'est là qu'autour d'Essen, j'ai vu des aviateurs abattus se faire lyncher par la foule. J'en ai vu d'autres dont le parachute ne s'était pas ouvert. Au sol, on aurait dit un petit tas de cuir avec une tête par-dessus... Quand j'y repense, c'était atroce, tous ces cadavres partout. Et moi je me baladais là-dedans à 17 ans, un peu inconscient, avec un masque à gaz et des gants.

    Le 16 mars 1944, tous les garçons de Rémelfing sont partis dans la marine, on n'a jamais su pourquoi. La « Hitler Jugend » n'avait jamais pris dans notre village et pour cette raison, sans doute, nos profils idéologiques et politiques ne correspondaient pas aux critères du « Guerrier fanatisé » !

    Notre village, c'était comme un quartier de la ville proche de Sarreguemines, où l'on ne s'intéressait à rien, sauf à jouer au foot !

    Dans la marine, on a touché un livre de messe, et je n'ai jamais fait ou à faire le salut hitlérien. Les trois quarts des marins étaient des professionnels. Je me suis retrouvé à Libau en Courlande au 3.11.MEA, affecté à la motorisation des sous-marins.

    Nous vivions en circuit fermé, quasiment sans informations. J'ai appris à Stettin, en février 1945, que les Alliés avaient débarqué en Normandie huit mois plus tôt ! Dans l'arsenal de Dantzig, on préparait les sous-marins UX 23, indétectables au radar. Heureusement la fin de la guerre en empêchera la mise en service.

    Quand on a dû évacuer le 15 janvier 1945, je ne savais pas que les Soviétiques étaient à 20 kilomètres. Dans notre secteur, on vivait vraiment comme dans une bulle. Pas d'armes, rien que des types intelligents comme chefs, pas de fanatiques nazis, et des prisonniers russes, français ou italiens qui travaillaient avec nous sans histoire.

    De la Prusse Orientale, on est parti en convoi maritime sur la mer Baltique, entassés dans des paquebots, le « Cap Arcona », sur lequel j'étais, ainsi que « l'Iberia » et le « Wilhelm Gustloff ». Comme ce dernier avançait plus vite, il a pris les devants. Un sous-marin russe l'a torpillé. Il y a eu au-moins 9000 noyés. Nous en passant à l'endroit du naufrage, on a retiré avec des cordages des cadavres saisis dans la glace. Sur le « Cap Arcona », on était 3000 et j'ai eu de la chance, car il a été coulé au voyage d'après. On a eu des ennuis de pompe et tout le monde devait aller de bâbord à tribord sur le pont, pour rattraper la gîte.

    Nous sommes arrivés dans le Schleswig-Holstein, une zone à part d'où l'amiral Dönitz plus tard dans les derniers jours de la guerre essayera de négocier avec les alliés après que Hitler lui avait cédé le pouvoir suprême avant son suicide.

    J'ai alors appris, le 23 février 1945 que je devais partir au Venezuela sur le navire pétrolier « Hugo Stinnes », avec quatre autres marins. Pas très emballé à l'idée de traverser un océan Atlantique contrôlé par les sous-marins et les avions alliés, notre petit groupe est arrivé exprès en retard et s'est retrouvé en prison. Nous avons eu, dès le lendemain, le soulagement d'apprendre que le « Hugo Stinnes », parti sans nous, avait été coulé dans la nuit, lui aussi !

    Libérés, nous errions tous les quatre dans Stettin juste au moment où une compagnie de SS traquait, dans la vieille ville hanséatique, une cinquantaine de tankistes en déroute qui ne voulaient plus retourner au front. Ils avaient même tué un officier SS et la réplique était terrible. J'ai vu des tankistes en habit noir pendus aux arbres. C'était la guérilla dans les rues.

    Il est arrivé ce qui devait arriver. Les SS nous ont arrêtés comme pillards. Ils nous ont remis à la Marine et nous avons dû passer en Conseil de guerre vers la fin de février 1945. On s'y présentait l'un après l'autre, pas plus de cinq minutes.
    Moi, quand ce fut mon tour, j'ai vu des types derrière des tables, des SS et des officiers de marine. Un de ces derniers, un colonel, a dit aux autres devant moi : « On ne va quand même pas fusiller des gosses, maintenant ? ». Je me suis retrouvé libre, mais les trois copains ont été exécutés.

    Je devais embarquer le 6 mars vers la Lettonie où l'armée allemande de Leningrad était totalement enclavée. Mais notre bateau, le « Bucarest » fut coulé dans la nuit ! Je suis resté à Libau jusqu'au 8 mai 1945 où nous avons appris la capitulation.

    À présent, il s'agissait d'échapper aux Soviétiques mais c'était trop tard. Notre commandant nous a dit : « Partez. Laissez le cognac et l'alcool aux Russes, et prenez tout le reste... ». Mais une fois qu'ils ont bien bu, ils nous ont parqués sur le quai, gardés par des Mongols taillés comme des armoires et dont le fusil avait une ficelle à la place de la crosse.

    Ils ne savaient pas compter, alors, pour nous dénombrer, ils faisaient des entailles sur un bâton, et quand le bâton était totalement marqué, ils allaient le porter à leur commandant. Un jeune lieutenant allemand qui se rebiffait, a été tué devant nous. On restait là, immobiles, alors que ça tiraillait dans tous les coins et que les Soviétiques se saoulaient à mort, les uns après les autres...
    J'ai alors compris la ruse de notre commandant. Sur le port, il y avait de nombreuses vedettes allemandes immobilisées. Sur un signal, elles se sont mises à cracher un brouillard artificiel et nous, les 600 prisonniers, on a tenté notre chance en sautant dans les vedettes qui ont démarré à plein gaz.

    Le lendemain, les Russes dessaoulés nous ont pris en chasse et nous ont poursuivis. Moi, j'étais à la proue d'un dragueur de mine. Pour rien au monde, je ne serais allé à l'intérieur. Le 10 mai, les avions nous ont mitraillés. Mais nous avons réussi à gagner les eaux suédoises où un patrouilleur nous a aussitôt promptement arraisonnés. « Pas question de vous laissez débarquer dans un pays neutre », a vociféré un type de la marine suédoise dans son porte-voix. « On ne vous prend que si le bateau coule » . On a donc continué. Ensuite, les Anglais nous ont stoppés en pleine mer et après transbordement, ils nous ont débarqués à Neustadt.

    Moi, je me croyais déjà libre, mais ça n'a pas duré. Il nous ont enfermés, plus de 40 000 marins, dans la petite île danoise de Fehmarn, tout près de Lübeck. Nourris de cakes et de corned-beef. Des officiers allemands baroudeurs nous ont dit : « Dans la zone Dönitz, on ne garde que les vrais compatriotes d'avant 1937. Les autres, démerdez-vous. Allez à Lübeck, chez les Anglais ».

    C'était mon cas et je ne me suis pas fait prier. Puis le 13 juin 1945, j'ai rejoint, sur le continent, des prisonniers français. C'était la joie, mais pas pour longtemps. Mes nouveaux copains étaient de la division Charlemagne, donc tous des volontaires ! Je me suis dit qu'on allait me flinguer.

    En donnant 15 marks chacun à un laitier de Lübeck qui passait tous les matins, il nous a caché dans son camion au milieu des bidons. Et cette fois, j'ai rejoint, dans un hangar, d'autres Français moins compromettants. On mangeait n'importe quoi, trop de chocolat surtout. Les pauvres déportés squelettiques se jetaient sur tout ce qu'ils trouvaient, avant de mourir de cet excès de nourriture. J'en ai enterré cinq ou six, dans des sacs de sable.

    Il y avait aussi, avec moi, des prisonniers français qui ramenaient des femmes allemandes et leur gosse. On a tous été rapatrié vers Hambourg, où les sentinelles anglaises tiraient dès qu'on passait la tête à la fenêtre du train. Un copain, « Malgré-nous » comme moi, m'a raconté que les British l'avaient enfermé avec d'autres dans un hangar où se trouvaient des tonneaux de harengs. Ils n'avaient que ça pour manger. On avait fait exprès de couper l'eau pour les empêcher de boire.

    Retour à Paris, par train sanitaire, le 1er juillet 1945. C'est un interrogatoire serré au Centre Michelet. Moi, j'avais encore ma combinaison de cuir des sous-marins. Un jeune civil m'a demandé d'où je venais. J'ai répondu comme un idiot que j'étais en commando à Libau. Et j'ai pris un grand coup de poing sur la lèvre. Je me suis mis à pleurer.
    Un chef m'a dit d'aller le voir. Il m'a questionné sur Rémelfing. Le nom du maire ? Le nom du curé ? Le nom du maître d'école ? Je répondais à tous les coups. J'étais à poil ! J'avais 18 ans. Ils m'ont dit « Rhabillez-vous ! ».

    Parmi les prisonniers avec leur femme allemande, il y avait un gars de la Creuse et un autre de la Corrèze. On avait sympathisé dans le train. Ils étaient désespérés, car on les injuriait haineusement, on les battait copieusement... « J'aurais mieux fait de rester là-bas » répétait l'un des deux. Je regrette de ne pas leur avoir demandé leur adresse car depuis, nous aurions pu nous revoir.

    Devant moi, on a rossé un Sarrois né à Metz qui se faisait passer pour un « Malgré-nous ». Moi, j'ai repris mes habits désinfectés, j'ai touché mon « Colis de guerre » où ne restaient que des biscuits et des pruneaux. Le reste avait été fauché. Et j'ai quitté le bâtiment début juillet 1945.

    En bas des marches, il y avait des femmes tondues qui faisaient la quête et vendaient n'importe quoi. Un Alsacien leur a même acheté une Tour Eiffel, avec sa solde. On a raté le train gare de l'Est en restant trop longtemps à table au café. Le 4 juillet 1945, j'étais enfin chez moi...

    Témoignage vécu de mon père, François Rothan, recueillit par Jacques Gandebeuf, édité aux éditions Serpenoise sous le titre... « La parole retrouvée ».

     

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