• Arthur de Bussières

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    L'oeil grand ouvert de l'ombre, orné de cils d'argent,
    Jette ses feux d'opale au sein de la vallée
    Qui sommeille et flamboie à la nuit étoilée,
    Comme un phosphore blond de la houle émergeant.

    Et sa grâce rayonne en la voûte emperlée,
    Radieuse parmi les hauts cirrus nageant,
    Et les jets refroidis de son halo changeant
    Nimbent les nénuphars sur la vague troublée.

    Lune très blanche, espoir de mes songes lassés,
    Toi, le flambeau veillant des soleils trépassés,
    Astre, nocturne fleur au jardin symbolique,

    Quand vient sourire en moi la volupté des soirs,
    O veille dans mon coeur, douce, mélancolique,
    Comme un parfum qui dort au fond des encensoirs.

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    Le vent qui grince, au fond des bois mornes et chauves,
    Comme des gonds rouillés sous d'énormes vantaux,
    Traîne lugubrement, le long des végétaux,
    Le pâle tourbillon des feuilles aux tons fauves.

    Dans le lointain, cachant la pente des coteaux,
    Dorment vieux troncs, rameaux, ponts croulants et guimauves;
    Et le merle fuyant vers les horizons mauves,
    Jette ses cris plaintifs aux vents orientaux.

    Dans les sillons, plus rien, rien sur la plaine nue;
    L'âme ressent en elle une crainte inconnue,
    Quand le frimas blanchit le sol dur et glacé.

    Et l'homme, frissonnant en sa triste demeure,
    Voit le ciel automnal ouvrir son flanc blessé
    Au soleil, souriant à la terre qui pleure.

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    Dressant vers l'horizon sa haute et lourde masse,
    Superbe comme un fils courroucé des titans,
    Il dresse ses rameaux à travers les autans,
    Dans le geste infernal d'un spectre qui grimace.

    C'est l'arbre mort, le chêne oublié des printemps...
    Il a vu bien des jours passer de cette place
    Alors qu'il défiait, plein de force et d'audace,
    De son chef orgueilleux le choc altier des temps.

    Il est seul, ô misère!... Et, sous la lune froide,
    Il dort, tout droit dans l'ombre, inaltérable et roide,
    Débris sublime : phare en son obscurité.

    Frères, sachez qu'un jour, parmi l'or blond des seigles,
    Il a, sous le grand ciel où grandit sa fierté,,
    Entre ses bras puissants d'alors, bercé des aigles.

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    Tout ce que je connais de vous?... Votre sourire,
    Quelque peu votre nom, vos grâces, vos cheveux,...
    J'ignore cependant le ciel pur de vos yeux,
    Mais je crois que votre âme en leur miroir se mire.

    Jamais je n'entendis murmurer votre voix...
    Mais je crois qu'elle doit être tendre et bien douce :
    Douce, comme un soupçon de brise, sur la mousse,
    Et tendre comme un chant de source sous les bois.

    Et jamais je ne sus les roseurs de vos lèvres,
    Non plus si votre coeur, jadis, a pu chanter...
    Mais je crois qu'on a dû, chère âme, palpiter
    Quelquefois aux baisers de rêves pleins de fièvres.

    Mais ce que je connais, le voici sans retour :
    Je connais qu'à vos airs charmeurs, mon âme est prise;
    Et pauvre papillon qu'un lis inconnu grise,
    Je vous connais assez pour vous aimer d'amour.

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    Vous dont le rêve chante aux chants des libertés
    Sur des chemins de roc ou des sentiers d'épines;
    Vous dont les coeurs nourris d'offrande ou de rapines
    Contiennent tant d'espoirs et tant d'étrangetés;

    Bohèmes, paladins traîneurs de vétustés,
    Coureurs des pics du nord aux landes cisalpines,
    Vivez sous vos haillons de lins ou de crépines
    Sans avoir senti Dieu s'abattre à vos côtés.

    Aux frères, émanés des primes équilibres,
    Seuls sous notre destin vous portez vos fronts libres
    Comme le flot qui passe et ne craint point l'écueil.

    Et puisque vous chantez parmi les fleurs des brandes,
    Je veux garder pour vous, de la vie au cercueil,
    La voix de mes amours immortellement grandes.

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    Chante pour moi ce soir, puisque ton âme chante,
    Revis les souvenirs dont l'amour est resté :
    Que ce soit d'une voix tranquille mais touchante,
    Ce fut pour toi, jadis, que mon coeur a chanté.

    Rêve de moi ce soir, puisque ton âme rêve,
    Cherche dans nos autans un songe inachevé,
    Que ton regard soit doux et ta vision brève
    Ce fut de toi jadis que mon coeur a rêvé.

    Pleure avec moi ce soir, puisque ton âme pleure
    Sur les parfums bien morts d'un jour énamouré.
    Sois celle que la nuit de sa grande aile effleure
    Ce fut pour toi, jadis, que mon coeur a pleuré.

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    Vous passiez, loin de moi, comme une vision
    Très douce : et mes regards, quand vous étiez passée,
    Vous revoyaient toujours au fond de ma pensée;
    Et je fermais les yeux, pleins de l'illusion...

    Longeant l'humble pavé qui borde l'avenue,
    - À l'heure du retour, heure de fol espoir, -
    Je vous voyais encor, ma tant douce inconnue,
    Et je vous bénissais d'avoir pu vous revoir...

    À quel plus grand bonheur pouvais-je alors prétendre!
    Et je disais : Mon Dieu! Si je pouvais l'entendre,
    Quelle ineffable joie aurait mon pur amour!

    Car qui m'aurait pu dire - ô mystère de l'Être!
    Que, rêveur abîmé dans l'éternel « Peut-être »
    J'aurais enfin l'honneur de vous parler un jour!

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    Comme des nuits, il est des jours,
    Où l'on sent que sombres toujours,
    Passent les choses;
    Des jours où l'on voit, sans rancoeurs,
    Crouler sur les débris des coeurs
    Les amours roses.

    Comme des jours, il est des soirs,
    Où bercés par nos vains espoirs,
    O rêves sombres!
    Des soirs où toutes voluptés
    Répandent parmi leurs clartés
    D'étranges ombres.

    Comme des soirs, il est des nuits,
    Où la voix lasse des ennuis
    Tremble à nos portes.
    Des nuits où le front dans la main,
    Nous pleurons sur le vieux chemin
    Des roses mortes.

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